Piaffe, Ann Oren / AL
Avant d’entrer plus en avant dans le vif du sujet, un bref aparté. Bien qu’ayant un avis très nuancé à propos de ce film, Piaffe est une véritable claque cinématographique, dans tous les sens du terme. Il est de ces films qui bousculent, interrogent, désarçonnent mais aussi éblouissent. Ce film divise les spectateurs mais il n’en demeure pas moins intéressant. Il pousse à la réflexion et engage ses spectateurs dans une démarche d’échange. On est donc très loin du ciné « pop-corn gore » auquel l’on pourrait s’attendre en venant à Gérardmer, et en même temps il n’y a pas d’autres festivals dans lequel Piaffe aurait davantage sa place.
La réalisatrice israélienne Ann Oren utilise un genre
horrifique bien connu, le « body horror », (genre dont David
Cronenberg s’est fait le spécialiste), pour le détourner à des fins plus
poétiques qu’horrifiques. En effet, Piaffe narre l’histoire d’Eva, interprétée
par Simone Bucio, femme introvertie vivant à Berlin à qui il pousse une queue
de cheval au bas de sa colonne vertébrale et qui s’éveille à la sexualité.
Des préliminaires réussies
L’ouverture d’un tel film pouvait s’avérer être pour le moins « casse-gueule ».
On y apprend qu’Eva est chargée malgré elle de concevoir la bande sonore d’une
publicité pour un médicament dont le nom « Equili » renvoit vers le
concept d’équitation. Cette publicité met en scène un cheval. Eva s’attellera à
identifier quels matériaux et quels rythmes se rapprochent le plus du son du
galop du cheval. A l’écran, cela donne un fascinant processus d’essais et
d’erreurs magnifié par une conception sonore extraordinaire. Ann Oren réussit
franchement l’introduction de son film, dans un style très plaisant, presque
fétichiste tant l’attention portée aux minuscules détails est importante. Tourné
au 16mm, chaque scène explicite plus ou moins lentement des détails clés.
Ann Oren sème tout le long de la première partie du film de petites graines,
comme autant de prétextes pour Eva à découvrir son corps. Je pense notamment à
son passage dans une écurie durant lequel elle frotte le harnais d’un cheval et
le mors cliquette sous son contact. Plus tard chez elle, elle mettra une chaîne
en or dans sa bouche et la fera bouger avec ses dents pour reproduire ce son
métallique. Je pense aussi à ce premier passage dans une boite de nuit où,
soucieuse d’attirer l’attention de la barmaid, elle brise un verre. La barmaid
lui répond par un sourire, une coupure léchée et un verre gratuit. Eva semble
un peu paumée au milieu de personnages sadiques, libérés.
Une allégorie de la découverte sensuelle
La queue de cheval émerge dans la seconde partie du film, de façon très progressive. Il s’agit là de plans assez loufoques, voire à certains moments grotesques. Cette excroissance accompagne Eva dans sa libération sexuelle. Afin d’alimenter cette découverte sexuelle, Eva fait la cour à un botaniste. Le film bascule alors vers une étrangeté décomplexée caractérisée par des scènes érotiques impliquant des fougères, la gorge profonde d’une rose et l’étouffement d’une cavalière avec sa propre queue. Il faut le voir pour le croire. Ann Oren adopte ici une posture « kafkaienne » en construisant un exercice hypnotique d’hédonisme métamorphique. En ce sens, Piaffe est stupéfiant d'imagination et d'habileté, et constitue un plaisir cinématographique authentique et très séduisant. Le récit s’essouffle ensuite vers une fin prévisible.
Une allégorie sur la quête d’identité
La relation qu’entretient Eva avec son frère transsexuel Zara suggère l’intérêt
de la réalisatrice pour les corps qui refusent d’être confinés par la
normativité. Le botaniste qui séduit Eva ne dit pas autre chose lorsqu’il
décrit les fougères comme étant capables de produire à la fois du sperme et des
œufs. Les concepts de mâle et de femelle sont mis à mal et surtout, les fougères
ainsi présentées occupent une place dominante dans la nature. Le parallèle avec
Zara est implicite.
Genre, sexualité, nature, soumission, identité, les thèmes abordés se multiplient. C’est le genre de film qui demande à être vu, revu puis discuté. C’est complexe, pas toujours accessible. On a parfois l’impression d’être sur une ligne de crête entre le grotesque et le poétique, mais Ann Oren réussit fort heureusement une merveilleuse mise en scène. On sent tout le long du film une véritable intention de sa part : le rythme, les détails, la bande sonore, l’image,… le cinéma en somme.
AL





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